La couleur du devoir

« La couleur du devoir »
Cette expression m’est venue lors d’une conférence d’Alexandre Jolien. Alexandre m’a fait une remarque à son sujet, l’expression l’avait interpellé. Depuis je l’ai gardé en tête.
Un peu comme ces intuitions qui lorsqu’elles vous arrivent la première fois passent trop fugacement pour que vous ne puissiez vraiment les saisir.
Ce matin, j’y retourne, ou peut-être c’est elle qui me revient.
La couleur du devoir.
Qu’est-ce que j’avais bien voulu dire par là ? J’évoquais l’intention, le poids, la couleur que l’on peut choisir de donner à ce que l’on doit.
Sauf que pour moi, la réflexion s’arrêtait là, puisque j’étais contre le fait de devoir faire ou devoir être quelque chose.
Dans l’attention que je porte à mes mots, je m’applique depuis longtemps à bannir le « il faut » pour le remplacer lorsque cela est juste par « je choisis de », ou « je veux ». J’ai aussi remplacé les « je dois » par « ce serait bien ». Pirouette lexicale sensée rendre la vie plus douce, cet exercice de style en devient limitant comme un régime sans gluten, sans sucre, sans lactose.
J’en ai fini par oublier l’existence même du verbe devoir.
Mais voilà qu’il me revient, planté là devant moi, il me questionne, me demande si vraiment j’ai appris de lui ce qu’il y avait à apprendre. Est-ce que vraiment de tous les mots du dictionnaire je veux m’en priver d’un, et si oui, est-ce vraiment de lui ?
Alors, je l’invite à ma table, je lui fait un thé, il me laisse choisir. Je lui sert du Lapsang Souchong ma grande passion du moment. Je lui demande qu’il me raconte un peu d’où il vient.
Il m’explique que certes ça ne saute pas aux yeux, mais qu’étymologiquement il porte en lui habeo.
Habeo composé de racines indo-européennes peut se traduire par « je possède ». Habeo est cousin éloigné de « geben » – donner- en allemand.
Après m’avoir parlé déballé son histoire, Devoir finit sa présentation par :
– « En gros, je suis là pour te parler de ce que tu possèdes et que tu peux donc offrir. »
Un « je dois faire ma déclaration d’impôts » se traduirait donc en « je possède des biens, dont je peux offrir une partie à la communauté ».
Un « je dois finir ce rapport avant demain » pourrait devenir « je possède des idées, une analyse et du temps que je peux offrir »
Sans parler de « je dois promener le chien » qui serait alors « je possède un ami fidèle et l’envie de le voir en forme».
Etc.
Devoir prend alors un sens fort, parce qu’il nomme quelque chose qui est présent et qui attend d’être mis en mouvement.
Avec cette couleur, cette forme, cette interprétation donnée au devoir, j’ai soudain envie de l’employer.
J’ai un rêve de musique et de partage, et pour le nourrir, je dois dormir mieux, travailler plus, sortir moins et faire des économies.
Ce « je dois » n’est plus une condition contraignante mais une condition existante à la réalisation de quelque chose.
Dans cette logique, peut-être alors que les seuls qui ne doivent rien, sont ceux qui n’ont rien.
Il a finit son thé, il est allé au fumoir converser avec tous mes autres mots, il sait que dorénavant lui et moi boirons un thé régulièrement.
Il fait frais en ce matin d’été, je vais me refaire un Lapsang Souchong.
Marian