“ça”

ça me rappelle mon premier cours de systémique à l’université à Lausanne. D’ailleurs, ça a été le seul, parce qu’après l’introduction du prof, j’avais tellement envie de lui dévisser la tête et de lui arracher son occidentalo-centrisme des yeux que je ne suis pas retournée à ses cours.

Il était là, le prof, planté devant 120 étudiants en train de nous dire que l’approche systémique avait été développée en mille neuf cents septante quelque chose par des gens aux States. Et là, mes oreilles se sont tendues.

Pardon?

Aucune référence aux bases philosophiques orientales, niet. Rien. Vous savez ces trucs, taoïsme, confucianisme, etc. qui ne datent pas du siècle passé mais plutôt d’il y a quelques millénaires. Rien, niet, zéro référence à quelques approches dites “chamaniques” par les “occidentaux”. Rien. Même pas un petit mot sur Aristote dont la philosophie, elle aussi, employait une pensée non linéaire.

Non, juste cette idée que deux bonhommes dans leur bureau ont découvert que la vie n’est pas une ligne droite de A à B. (et par ailleurs, l’approche systémique telle que développée et décrite par Gregory Bateson est très utile, ce n’est pas ça que je critique)

Ce qui m’a fait mal aux cerveau c’était ce manque de contextualisation et de référence extérieure. Et puis cette introduction qui sonnait comme:

“Hey, les jeunes, la vie ne va pas d’un point A à un point B à vitesse constante, c’est miraculeux non? ”

Si j’avais su combien le monde dans lequel je vivais y croyait à cette idée hurluberlue de la trajectoire rectiligne de A à B, et à la simplification à l’extrême de toute dynamique vivante… alors probablement j’aurais quitté les cours encore plus vite, puis mon job, encore plus tôt.

Ma foi, j’ai été un peu lente à capter où j’avais atterri.

So, what?

J’y viens.

Les choses sont en train de changer. Soit. La désanthropocentrisation fait son chemin, ou plutôt une meilleure compréhension de comment l’humain peut interagir, faire partie, être avec ce qui l’entoure. Tout petit à petit, certains qui se croyaient majoritaires comprennent qu’ils ne le sont pas. Ou peut-être mieux, progressivement chacun et chacune voit s’effilocher les bords d’une majorité qui aurait juste et aussi celle de la minorité qui serait seule dans ses difficultés.

Cela dit, pour ceux qui comme Obelix sont tombés dans la marmite de la perception non dualiste tous petits, c’est lent.

C’est lent, d’attendre que les étiquettes disparaissent et qu’on puisse parler de l’humain et de la vie en son essence.

Parce que parler d’appartenances politiques et d’idées religieuses, c’est genre passer du temps à parler de l’étiquette sur le pot de confiture. Moi, la confiture je veux la goûter avec les doigts, m’en foutre partout. Je veux ce qu’il y a dans le pot, pas l’étiquette. Derrière, en dessous, en deçà, des “moi les immigrés, je pense que…” et “moi les homo…”, et “moi, les riches je pense..” , et “moi, les gens qui militent… “

Je suis fatiguée du “moi”, je suis fatiguée du “nous” (qui si souvent à une bordure excluante).

Pourrait-on commencer à parler de “ça”? “ça” le truc, le truc qui bouge, le truc qui vit, la force de vie.

La vie qui bouge… qui voyage..

comme le font les nomades.

Comme les cycles circadiens ou les régimes alimentaires, que certains soient nomades et d’autres sédentaires, probablement ça change d’un individu à l’autre.

Cela dit, s’il y a bien un truc que le nomade essentiellement connaît ce sont les cycles, les variations et l’équilibre des saisons.

Et nous dans nos maisons chauffées, nos apparts climatisés, nous avons perdu ça.

Il me fallait revivre en ville pour le re-capter à un autre niveau.

Pour revenir à mon introduction sur ce prof (clairement influencé par une culture urbaine, industrialisée, européenne et sédentaire) pour qui ne pas voir la vie comme une ligne droite semblait une révélation, et bien tout à coup l’absurdité fait sens.

L’absurdité c’est nier le mouvement intrinsèque à la vie.

L’absurdité du lundi-vendredi, 8h-18h, l’absurdité de vouloir fonctionner de façon standardisée et optimum, le manque d’espace pour des variations émotionnelles, le manque d’espace pour les grâces matinées et les nuit blanches. L’idée qu’un môme devrait avoir une capacité de concentration constante de 8 heures du matin à 16h l’après-midi (stop le massacre please), tout ça fait sens.

Parce qu’on a oublié, totalement oublié, un truc de base: les cycles, les haut et les bas et l’harmonie du mouvement.

Je ne sais pas quand est-ce que ça a commencé, je ne sais pas comment, ni quand cette dénaturation de l’humain a émergé.

Quand avons-nous perdu le “ça”? ( dans le “nous” j’inclus toute l’humanité, sauf peut-être les quelques communautés dites indigènes encore autonomes)

D’ailleurs on ne l’a pas perdu, on l’a dénaturé, ou on s’en est détaché.

Le “ça” il est toujours là.

Mais nous on fait comme si c’était pas le cas.

#enattendantlebonsens

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