La mort, l’humilité, l’oiseau

Aujourd’hui un oiseau m’a fait don de sa mort.

Moi, végétarienne tendance végan, qui samedi matin amenait chez le vétérinaire un oiseau trouvé blessé dans la rue, ce soir, j’en ai tué un autre.

Je respecte les feux rouges sur les pistes cyclables à Milan, je dois d’ailleurs être la seule. Je suis attentive et roule les doigts sur les freins.

Pourtant, ce soir, sur ma trajectoire, l’oiseau ne s’est pas envolé.

J’ai freiné, j’ai posé le vélo contre le mur. Le temps des quelques pas jusqu’au corps, j’ai pensé “jamais je n’aurai le courage de l’achever si je le trouve en agonie”. Puis je me suis demandé comment allais-je faire pour l’amener à temps à la clinique vétérinaire, la seule que je connaisse à Milan.

Arrivée au corps, une fraction de gratitude. Je n’allais pas avoir à répondre à ces questions. L’oiseau avait rendu son dernier souffle.

Je l’ai pris dans mes mains, je l’ai observé. Debout sur la piste, alors que d’autres cyclistes, comme des flèches, roulaient de part et d’autre de l’humaine et l’oiseau immobiles. Je l’ai amené un peu plus loin, sur le bord du trottoir, l’ai reposé au sol. Il avait les yeux fermés ce qui m’a surpris, les mammifères, du moins les chiens et les humains que j’ai vu partir, eux, gardent les pupilles entre-ouvertes.

J’ai senti de la paix. La mienne, la sienne, celle de l’interstice entre le mouvement et l’inertie, je ne sais.

Sous les roues ce soir c’était lui, ou elle.

Oiseau qui tentait de traverser la piste cyclable à l’heure de pointe, en évitant un véhicule s’est retrouvé sous les roues du suivant.

Sous les roues, ce soir, c’était lui, ou elle. Ça aurait pu être moi.

Ça aurait pu être moi, sous les roues d’un camion, voulant éviter la moto, ou moi dans une chute percutant le bord du trottoir, fausse manoeuvre pour éviter le piéton whatsappeur.

Ou moi tombant des escaliers.

Ce soir, à la fraction de seconde séparant le mouvement de l’inertie ça a été l’oiseau. Cette fraction de seconde est le négatif de chaque autre fraction de seconde où la pièce tombe du côté vie.

ça aurait pu être moi, et un jour, ou un soir, ce sera moi.

Ce soir, j’ai tué un oiseau.

Devant un tribunal, s’il y en avait un pour ces causes, probablement, on dirait que l’oiseau n’a pas fait usage du passage, que je n’étais ni en état d’hébriété ni en dépassemement de vitesse.

Et pourtant, au guidon du vélo: moi
à l’origine du mouvement des roues: moi

Dans une observation objective de cause à effet: moi, je, ce soir, ai causé la mort d’un oiseau.

Sachant que je mange végan à la maison justement pour ne pas nuire à d’autres animaux, que lorsqu’il pleut, en ville, je m’arrête pour remettre les vers de terre dans l’herbe alors qu’ils risquent leurs vies en traversant le trottoir, etc. etc. ça sonne presque comme de l’ironie, que j’aie tué un oiseau, ce soir.

Pas que…

ça m’apporte aussi l’humilité apaisante de ma petitesse et de mon impuissance.

Mon cerveau a mal et trop lentement évalué la rencontre des trajectoires entre la sienne et la mienne, trop tard appuyé sur les freins. Matériellement, humainement, circonstantiellement, je n’ai pu faire autrement.

Impuissance inévitable qui aussi malapproprié que cela puisse paraître m’arrive comme un baume au coeur panser ces plaies causées par toutes ces autres de mes impuissances que je refuse d’accepter et dont je ne saurai jamais combien sont-elles inévitables ou pas.

De quelles impuissances je parle?

Ah, à chacun.e sa liste plus ou moins intime… je vous laisse à la vôtre…

Collectivement… j’espère que nous saurons de plus en plus discerner nos petitesses avérées de nos couardises, accepter les premières, afronter les secondes.

Bien à toi oiseau

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