Se saisir soi-même

Mon corps n’a pas beaucoup changé en dix ans, du moins de l’extérieur. 

Ma peau a pris quelques tâches brunes comme si alors que je conquiers de nouveaux cieux, ma peau marque l’emplacement exact de chaque étoile… j’en suis sûre ma peau est une carte aux trésors. 

Devant le mirroir, ce matin, je repensais à mes années d’esclavage à l’illusion. Je me rappelais ce regard aveugle posé sur mon corps. Étrange phénomène, combien ai-je pu juger quelque chose que je ne voyais pas. C’est probablement le propre du jugement : ne pas voir, car lorsque l’on voit les jugements s’annihilent remplacés par une com-préhension portée par le fait de pouvoir prendre ce qui est avec. 

Je suivais les lignes, les formes de ce corps, mon corps et, surprise, je ne trouvais plus de raison de les rejeter, ni de les vouloir autrement. 

Pour la première fois en beaucoup de lunes, j’ai vu ce bout de moi, cet amas de cellules, de fluides, de chair, d’os, de molécules, d’énergie, mon véhicule. Il n’y a pas de toyota, ni de rolls royce, ni de ferrari, aucune voiture au monde, aucune fusée spaciale, aucun voilier (quoi que les voiliers sont vraiement beaux) qui soit à sa mesure. 

Mais quelle pouvait bien être ma maladie, celle qui me faisait vouloir le changer. 

Plus je lâche le besoin de changer les lignes, plus j’aime à l’explorer depuis son intérieur. Ce qui a changé est en dessous de la surface. 

Je suis portée par mon corps et non pas le contraire. 

Dans mon illusion passée, je portais mon corps, comme un fardeau, comme ce truc lourd donc je ne savais que faire, trop dense trop faible. 

Puis petit à petit, il y a des étreintes qui m’ont ramenées à lui. 

Trouver cette personne qui nous fait sentir la grâce que nous sommes. Puis devenir cette même personne pour soi. 

Se saisir de soi-même. Se saisir de ce qui est et aller avec, faire avec, grandir avec. 

Combien de temps pouvons-nous passer en parallèle de nous-mêmes, trop occupés à atteindre les illusions de que nous croyons il serait mieux d’être, au lieu d’attraper ce bout de grâce que nous sommes, nous en saisir urgemment et vivre ? 

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